Adrenadream – Lea Silhol Sword-press

House of Winter

Mourir debout

Préambule…

Mon aversion à Facebook est connue. Ce blog se pare fièrement d’un « vous ne me trouverez pas sur facebook ».  Mais… il se trouve que, récemment, une des mes « causes préférées » m’a ramenée là bas. Bon gré mal gré / choix cornéliens, etc. Il sera temps de déplier cet origami plus tard, lorsque j’arriverai à formuler ce que j’ai à dire sur « l’autre cause en question » ( le massacre des lévriers d’Espagne).

La lourdeur des outils webbiens étant ce qu’elle est actuellement pour ma pauvre bécane asthmatique, je me suis retrouvée à céder à la facilité, au retour d’un rassemblement au Club de la Presse de Montpellier, à poster ce qui suit sur… Facebook. (c’est un monde, je sais…)

C’est un très grand dilemme, en ce moment, d’opérer les nécessaires distinguos entre l’affect ( = des collègues sont morts. Ils se trouve que nous les aimions) et « ce qui doit être fait », à la demande même des survivants ( = auteurs, artistes, ‘intellectuels’, prenez la plume pour réaffirmer qu’il ne faut pas « la déposer » – sicK). Il faudra du temps pour que ce goudron se raffine, cesse de nous engluer les doigts, le coeur et… les plumes. Il faut accepter ceci, et faire avec, faute de pouvoir, par évidence, faire sans. Accepter la part de pathos qui se glisse dans le schéma. Mais reconnaître aussi, vaille que vaille, que même ce petit bout de subjectivité possède son intrinsèque validité, et qu’il a, d’une certaine façon, son mot à dire lui aussi. L’équilibre entre l’émotion, très vive, et la pudeur à laquelle nous voulons nous obliger est un exercice de funambulisme. Par chance, si nous nous nous vautrons, nous ne tomberons, probablement, que notre propre hauteur. Il n’y aura pas mort d’homme !

Il faudra revenir sur toute cette mécanique. Je le ferai peut-être. Mais au moins cela, déjà. Juste pour ne pas offrir à Facebook, en sus de la primeur… l’exclusivité.


CH in black

Dans la nuit du 7 au 8 janvier, Montpellier, France

Il n’y a rien de plus beau au monde qu’une Newsroom.
Rien.

Cela sent l’énergie propre, l’unité, le fuel, la pêche, le charbon.
La castagne et les turbines en action. Le rire, la claque, et le café.
L’heure est toujours relative, à l’aune tant des nuits blanches que des horloges accordées à trop de fuseaux. Dans le meilleur des cas cela embaume la tchatche, la conviction, le frisson, et la philosophie.
C’est l’axe central d’une certaine humanité : celle qui, tout en allant de l’avant aussi vite que le monde va, décortique tout en carburant tant les faits et gestes de la ruche que son propre bourdonnement.

Ce tourbillon-là est le garant de notre progression. Il nous oblige à étudier le moindre des tournants de nos routes. Et tout autant les moindres pleins et déliés de nos plumes et crayons.

J’ai entendu tant et tant, aujourd’hui, les analystes savants, les politiciens, les journalistes, nous dire que la démocratie / la république (etc. etc.) ont été visées dans la salle de rédaction de Charlie Hebdo. Et que la France (« pays de la liberté d’expression ») était la cible.
Ah.
Ah bon ?


Il m’a semblé, à moi, que la Presse se trouvait (une fois encore ?) la grande oubliée de l’équation. Et cela m’a frappé, comme une gifle prise par le revers, tandis que je regardais des présentateurs de journaux TV s’obliger au professionnalisme, et faire donc semblant de ne pas parler à des confrères, tandis qu’ils interviewaient Philippe Val et Richard Malka.

La *Presse*. De grâce.
Elle existait avant qu’il y ait en France une démocratie, ou une république. Elle remplissait déjà la même fonction.
Une fonction essentielle, et vitale.

Les coups de feux de ce sinistre mercredi noir, c’est l’attaque aveugle, primitive, analphabète, de l’obscurantisme contre la philosophie, la progression, et la science. De la manipulation primaire contre la réflexion. Et du totalitarisme contre cette étrange façon de jouer les funambules entre la lucidité et la sagesse : l’humour.
Le rire, ce cadeau fait aux hommes pour qu’ils composent avec la malédiction de l’intelligence, et de la conscience.

J’ai entendu Philippe Val appeler ses confrères à se lever, reprendre la cognée, se remettre à l’ouvrage, se *souvenir de ce qu’ils sont, ou devraient être* : des journalistes. J’ai vu le silence et les yeux détournés lui répondre.
J’en ai eu honte pour ce pays, qui croit avoir en un seul jour compris la leçon qu’il vient de se voir infliger. Et j’ai eu mal pour Philippe, *l’homme*, qui au milieu de ce carnage a su trouver la force de venir plaider, brandir la torche, pour « que ses amis ne soient pas morts pour rien ».

Et pendant que cette pièce désolante se jouait, ma vieille comparse Natacha Giordano (avec qui nous arpentons salles de rédac et d’édition flanc à flanc depuis bientôt 20 ans) browsait sur son smartphone les hommages des collègues ‘crobardeux’ de ceux qui nous ont quittés aujourd’hui.
Cette expression parfaite d’un axiome imparable : la relève est là. Si vous en abattez quatre, quarante reprennent le flambeau. « Je suis Charlie » ?. Eux l’ont été, oui. Les dessinateurs postant sur le web des « insolences façon Charlie ». En a t-il été question dans ces éditions spéciales entièrement consacrées au triste évènement de ce jour ? Non. Pas une seule fois sur les deux chaînes que je suivais.
C’était pourtant là, à mon sens, la plus belle réponse de toutes à cette affaire. Elle avait le mérite de démontrer que tirer sur nos journalistes ne sert à *rien*.

Toute la journée, on nous a seriné jusqu’à la nausée qu’il ne fallait pas « faire d’amalgame ». Nous n’avons pas du suivre les mêmes cursus de Communication. Car il n’y a pas meilleur moyen pour semer la graine d’une « fausse bonne idée » que de faire justement ceci : laisser entendre qu’elle irait de soi, et qu’il ne faut pas y souscrire.
Qui est encore une fois balayée de l’équation ? la Presse.

Cette lutte, elle se joue entre « la marche avant » et la « marche arrière ». C’est aussi simple et stupide que cela. Pierre Dac, maître d’oeuvre de La Défense élastique, aurait pu en rire, s’il était encore des nôtres. Il aurait ri comme Charlie : pour ne pas pleurer.

Sommes-nous Charlie ?
Non.
Hélas ! et c’est bien là tout le problème. Pendant que la bande essuyait procès, critiques, et menaces, toute la profession, à de rares exceptions près, se cachait sous les meubles. Et tout en se planquant derrière des motifs raisonnables, cédait en réalité à la peur, à la tentation de la pleutrerie, et au chantage, dérogeant au passage aux grands principes de la profession.
Et Charlie restait seul sur le ring, et dans la ligne de mire.
Le problème, c’est que personne « n’a été Charlie aux cotés de Charlie », quand la rédac de ce bastion résonnait encore des rires des merveilleux agitateurs qui y vivaient, vibraient, et sévissaient.
Si tous les confrères avaient, *eux aussi*, fait leur job, on n’en serait pas là.

Je préfère mourir debout que vivre à genoux

Charb

Parfois il vient un grand bien d’un grand mal. C’est la seule consolation à ces intolérables déraillements que l’Histoire (cette garce !) nous inflige.
Je crois que la meilleure chose que nous puissions faire, alors, pour remercier Charlie Hebdo pour ces années où ils nous ont accompagnés, éveillés, et fait p*** de rire, c’est exactement ce que Philippe Val a demandé : faire en sorte que ses amis ne soient pas morts pour rien. S’évertuer à ce que ce massacre inacceptable, la perte de cette bande de mecs formidables, soit le ressort d’un renouveau dont notre époque a cruellement besoin.

Il fallait qu’un crétin demande si Charlie Hebdo, à un moment donné, n’aurait pas du « déposer les crayons ». Je ne peux même pas commenter cela (j’ai jeté un oeil à mes stocks de politesse et je n’ai pas ce qu’il faut). « Déposer les crayons », comme on dépose les armes, donc ? Une reddition, juste sur la base du péril vital. Quelle excellente et noble suggestion ! Et, en sus, quel tact et quelle élégance ! (applaudissons) C’est consternant ? Oh oui. Je prédis que notre beau pays ne manquera pas pourtant de montrer qu’il a bien pis en réserve, dans la lie de cette coupe. Après tout, certains ici n’avaient pas mis 24h à clamer que les USA « avaient mérité ce qui leur est arrivé », un certain 11 septembre. Et dernièrement n’avons nous pas eu droit à la même daube, concernant les médecins qui avaient contracté le virus Ebola ?
Combien de fois, aussi, avons-nous entendu des jugements aussi lamentables sur les reporters de front se faisant enlever, ou tuer ? « Mais aussi pourquoi sont-ils allés en zone de guerre, hein ? ». Parce qu’ils faisaient leur JOB. Comme Charlie Hebdo. Le journalisme est un métier à risque. On considère que le reporter qui ramène l’info est un héros, et celui qui se fait choper est un irresponsable. Ce sont là les désopilantes mathématiques de « l’opinion ».

Alors allons-nous couper bientôt à un « en même temps ils l’avaient cherché » ?
Dans une civilisation en plein déclin, qui érige en art majeur la pleutrerie, la trouille, et la langue de bois, à quoi s’attendre d’autre ? Il serait devenu « mal », en France, d’embrasser ses idées, convictions, et vocations au point de mourir pour elles s’il le faut. (Envoyez un fax à Pétain, il va adorer !).
C’est ça la France ? Ouais. Youpi.
Rions, rions. Oh, il le faut, rions vite, tant que nous le pouvons encore. Rions, oui, avec ou sans Charlie. Faisons-le avant que cette invite ne tombe sur un coussin péteur, et nous enjoigne à la place : PRIONS.

Il est tard. J’ai pleuré depuis midi. Je suis malade du spectacle de nos danses avec la peur. Il y aurait tant à dire, tant de noms aimés à citer, tant de souvenirs… Je ferais mieux de me taire. Mais voilà, même une fois toutes les larmes dépensées, l’encre demande à couler, même lorsque nos yeux abrasés ne voient plus ni clavier, ni page. Le crayon, voyez-vous, ne se « dépose » que quand il l’a décidé, et pas un instant avant cela. Et puis il y a… que déjà j’anticipe le moment où le choc passera, les voix tiédiront, la flamme se fera cendre. Cette seconde peine, après la première.
Le problème de l’émotion, c’est qu’elle ne vaut pas une bille, comparée à la conviction. Et la maladie de notre civilisation, c’est qu’elle manque dramatiquement de cela : la conviction.

Il n’y a rien de plus beau au monde qu’une bande de potes dans une Newsroom.
L’un des plus beaux spectacles que l’espèce humaine puisse offrir.
Le drame, c’est qu’en trouver une par ici, de nos jours, revient à jouer à un jeu de cartooniste.
Vous savez ?

OÙ EST CHARLIE ?

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2 commentaires sur “Mourir debout

  1. psycheinhell
    janvier 10, 2015

    Mourir debout. Oui. Je pense à la journaleuse-niaiseuse qui, à la mort de Clément Méric, me demandait, yeux écarquillés « Mais vous croyez qu’on peut encore, de nos jours, en France, mourir pour ses idées ? » Ils nous auraient épargné pareille idiotie, à la rédac’ de Charlie Hebdo. Ils savaient.
    Aujourd’hui on me dit que je devrais retirer de mon vélo, pour ma sécurité, l’hommage si juste de Reporters sans Frontières. No way. Se rendent-ils compte, les pleutres, les prudents, à quel point ils crachent à la gueule de l’équipe dont ils pleurent l’assassinat ?

    Honneur aux crayons faits du même bois que ces chênes qui ne plient jamais.

    Et respect aux encres qui coulent telles des rivières de feu dans les ténèbres.
    Le monde, si tristement empressé à donner raison à tes prédictions, aurait été bien plus froid encore sans ta flamme, m’lady.

    J'aime

  2. {Natacha Giordano}
    janvier 11, 2015

    Reblogged this on Nitchevo Squad News.

    J'aime

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