Adrenadream – Lea Silhol Sword-press

House of Winter

La Muse & la calculette (petite dialectique pour une ère résignée)

Nous vivons, nous dit-on, une période de « libération de la parole ». Elle s’exerce sur divers sujets traumatiques, que ce soit celui du harcèlement sexuel ou, plus récemment, de l’envers du monde de la culture.
Je me sens un peu en marge de ce courant, forcément : sur ces deux sujets, ma « parole » a toujours été « libre ». Et concernant le second des deux (sur lequel nous allons nous pencher aujourd’hui), c’est là d’ailleurs l’un des principaux reproches que me firent mes confrères, lorsque j’étais encore DirLitt (directrice littéraire) et associée dans une maison d’édition considérée souvent comme frondeuse, adepte des modus operandi marginaux, et « communiste ». Dès que le débat surgissait, je donnais les chiffres, sans aucune honte ou hésitation. La loi du silence sur les chiffres (tant de vente que de rémunération) a toujours été l’une des grandes règles non écrites de ce métier. Pourquoi ? Je n’en ai jamais eu la moindre idée, sinon évidemment que toute omerta signifie qu’on a quelque chose à cacher.
Comme ce n’est pas mon cas, et que la lutte actuelle semble avoir besoin de données… versons notre écot à cette utile entreprise.

J’ai expérimenté cet épineux sujet des backstages du métier d’auteur par trois angles distincts :

1/ – Je fus éditeur, donc. Parfois, malgré l’éthique à laquelle notre maison s’obligea de façon (diraient certains) forcenée, j’en ai bien honte. Par la force des choses (pressions des distributeurs, frilosité des libraires, concurrence peu loyale des confrères, et la crise du livre à partir de 2004-2005…) c’est assez généralement un sale métier.
2/ – Et… je suis auteur aussi. Cette activité, que j’ai exercée à mi-temps entre 1999 et 2006, est devenue mon métier principal à partir de ce jour.
3/ – Et pour finir, j’étais et demeure conseillère bénévole en droit des contrats (éditoriaux). C’est une activité que je pratiquais pour les auteurs publiant chez l’Oxymore (et ailleurs) à cette période, et consistant à recevoir par fax des contrats de confrères sur lesquels donner mon avis — notoirement sévère — et à consoler les intéressés au téléphone tout en leur rappelant les articles de loi les protégeant. J’ai poursuivi ceci depuis dans le cadre de mes activités dans l’agence littéraire Nitchevo Agency.
J’en ai vu, dans ces contrats, des vertes et des pas mûres ;  assez pour me dégoûter plus avant, si possible, du merveilleux métier d’éditeur (et de celui d’auteur ? Ah ! Je ne vous dis pas !).

 

Du chiffre, comme promis.

Nota : je vais zapper allègrement la période antérieure à l’euro.
Donc :

  • sur les années 2002 à 2005, je ‘jouissais’ d’un revenu annuel, en droit d’auteur / royalties, situé entre 6 000 € et 14 400 € selon les années (minimas et maximas).
    Tout compté (volumes solo rémunérés au %, nouvelles ou articles en collectifs ou revues rémunérés au forfait, et droits sur les ouvrages dirigés en tant qu’anthologiste).
  • De 2007 à 2009, en pleine crise du livre et avec la perte d’une bonne partie de mon ‘catalogue’ (éditeurs ayant fermés, titre épuisés et non réédités…) c’est passé à une moyenne de 2500 € (annuel)
  • De 2015 à 2017 (après avoir fui quelques années ce méphitique milieu professionnel)  1 500 à 4 500 €, avec régulière croissance annuelle, donc, au fur et à mesure que je restaure mon catalogue et y ajoute des inédits. Mais ceci n’est pas une donnée directement exploitable, dans la mesure où je refuse désormais les offres de l’édition dite traditionnelle pour passer uniquement par une « coopérative d’artistes », et que le % de royalties y est exceptionnellement élevé.Cela reste, toutes proportions gardées, un revenu très modeste. Il est heureux que je ne vive pas seule, et que nous fassions, mon partenaire et moi, « pot commun ».

Livres et dérives

Temps d’aborder un autre aspect de la chose : il y a ce qui est écrit sur le contrat (et déjà, en général, c’est gratiné, mes bons amis !) et il y a… la réalité.
La plupart des éditeurs, et en particulier les « gros », opèrent leurs redditions de comptes annuellement. Faut-il encore qu’ils le fassent, évidemment. Est-ce le cas ? Généralement non.

En décembre dernier, j’ai dû réclamer mes bulletins de droits en retard chez une succursale de Flam—-n. Je ne les avais pas reçus, si ma mémoire est correcte, depuis 2011. L’à-valoir n’était toujours pas comblé, ceci dit dit, mais j’ai appris incidemment que l’éditeur avait pris la liberté de refuser de percevoir les droits Sofia (copie privée, numérique, etc.). En son nom propre, donc, mais aussi en celui des auteurs bénéficiaires, supposés percevoir 50% de ces sommes. Pourquoi ? Aucune explication logique à cette spoliation.

De même, malgré plusieurs réclamations, je n’ai toujours pas pu récupérer mes bulletins de droits d’auteur depuis 2008 chez une autre grande maison. Je ne sais rien de l’état du stock et des chiffres des ventes. Je téléphone, on me dit « oui oui bien sûr » et… rien.

Ces comportements abusifs ne sont pas réservés aux « Majors ». Une maison de taille plus modeste, après rupture de notre collaboration, a purement et simplement cessé de m’adresser redditions de comptes et sommes afférentes, tout en continuant à exploiter au moins un des volumes parus chez elle jusqu’à épuisement du stock.

C’est là une dérive particulièrement prononcée dans la niche où je publie le plus souvent, c’est-à-dire l’Imaginaire (Science-fiction, fantastique, etc…) : immense floutage des relations et copinage à tous les niveaux, et donc… tant que le personnel va, le pro va. Avec de la chance (si l’éditeur ne pleurniche pas que les temps sont durs et n’en appelle pas à notre ‘amitié’ pour obtenir des services ou aménagements divers) on est donc payé à l’heure et le contrat est plus ou moins respecté. S’il y a discorde, les livres deviennent des otages qui serviront, par procuration, à maltraiter (se venger de / punir) l’auteur.

L’une des premières maisons d’éditions avec laquelle j’avais conclu contrat a ainsi « stocké » des centaines d’exemplaires de mon livre dans un coin, sans servir les commandes.
Erreur de gestion crétine, de se priver ainsi de bénéfices pour leur structure ? Certes. Il m’avait toutefois fallu batailler pour démontrer le problème avec l’aide des lecteurs qui commandaient infructueusement, réclamer et obtenir la remise en vente normale, et attendre l’épuisement des stocks (qui Dieu merci intervint rapidement) pour m’enfuir.

Citons encore la première maison où j’eus la fortune contestable de diriger une anthologie. L’éditeur ne paya pas les auteurs avec lesquels nous avions conclu des contrats pour leurs nouvelles. La majorité étaient étrangers. Malgré mon insistance, il ne fut pas possible d’obtenir gain de cause. Ce livre, qui devait être le premier d’une série, resta donc « enfant unique », car j’ai aussitôt brisé mon contrat avec le mauvais payeur. Sur ce volume, donc, je n’ai touché que mon avance sur droits, et pas un centime de royalties. Par la suite certains auteurs américains ont toujours refusé de travailler avec moi, m’associant à cet impayé. Un préjudice supplémentaire non négligeable pour une anthologiste.

À ceux qui me demandent, souvent, pourquoi j’ai drastiquement limité le nombre de mes partenaires éditoriaux, je n’ai à répondre que ceci : j’ai publié chez des dizaines d’éditeurs, du plus petit au plus grand, et si j’agis ainsi que je le fais, c’est que je ne suis pas masochiste.

Je ne vais même pas évoquer ici les clauses effarantes vues dans certains contrats que l’on me proposa (que je n’ai donc pas signés, préférant renoncer au deal), ou que j’ai eu l’occasion de voir dans les contrats proposés à d’autres auteurs, qui me demandèrent conseil. Il n’ y a pas de limites à l’abus et au cynisme, notamment depuis que la crise du livre a mis tout le monde aux abois.

Cette crise, réelle certes, et qui de pair avec l’appauvrissement général, a très bon dos dès lors qu’il s’agit de saigner un troupeau de plus en plus désespéré.

  • Dans une certaine maison évoquée plus haut, les illustrateurs n’étaient pas (au parfait mépris de la loi) rémunérés. On leur « promettait que dès que la structure serait  enfin rentable », ils se seraient — et comme ils avaient été gentils on leur garderait alors une place de choix au catalogue, bien sûr. Lorsque j’ai insisté pour que les partenaires graphistes que je ramènerais pour mes propres ouvrages échappent à cette règle, on maugréa quelque peu. Mais à l’époque j’étais, comme l’éditeur me le disait souvent, le seul auteur véritablement rentable du catalogue, et mes opus ramenaient des subventions. Je pouvais donc me permettre d’imposer certaines règles de bonne conduite — que je n’aurais jamais dû avoir à négocier, dans une maison de bonne venue et se vantant de son intégrité.
  • Dans la même structure, le floutage des relations personnelles / professionnelles aboutit à une situation délirante où l’éditeur me pressait inlassablement de lui confier un nouveau titre « pour sauver la boîte au bord de la faillite ».
    Je suis certainement coupable, à cet égard, de me reconnaître des responsabilités que je n’ai pas, mais l’empathie faisant son oeuvre je me suis retrouvée à concéder toujours davantage, et à travailler dans des conditions de pression et de stress qui étaient purement cauchemardesques. Je suis allée jusqu’à « remplacer », sous ces critères de « risque vital » le recueil que j’avais initialement promis à cette structure par un roman, suite d’un précédent titre vendu à plus de 30 00 exemplaires alors (avec reprise club et poche) et donc susceptible de « ramener davantage de fonds pour renflouer le navire ». Et ceci alors que d’autres (grosses) structures m’avaient approchée pour ce titre. Je l’ai fait de mon plein gré, parce que je suis certainement, à certains titres, une imbécile. Je ne me plains certes pas de cela (cette perte financière aurait été tout à fait acceptable si les conditions de travail avaient été bonnes, et si on ne m’avait pas prise pour une infatigable vache à lait) mais il me semble très utile se souligner que le chantage affectif est un danger à ne jamais négliger dans une univers professionnel où les limites perso / pro sont extrêmement floues.
    // Et ne peux m’empêcher de contempler d’un oeil cyniquement amusé le fait qu’ensuite l’éditeur en question ait rompu nos relations professionnelles sous prétexte, notamment, que je n’avais pas livré le recueil que ce roman avait remplacé. Parenthèse //
  • Idem : le contrat est négocié verbalement pour un titre, comme d’habitude. La version papier / officielle, lorsqu’elle arrive, ne reflète pas les paramètres discutés. En sus, les travaux eux-mêmes se déroulent en contravention avec certains termes de cette convention, et dans une ambiance épouvantable pour les artistes et designers. Ma demande de correction du contrat afin qu’il reflète l’accord initial, et le respect des termes de ce même accord initial, aboutissent à la même accusation de « l’auteur ne signe pas les contrats et ne livre pas les livres promis ».

Ah, les éditeurs ! Toujours un bonheur.

Mais soyons équitables : les maltraitances sur les artistes ne sont pas l’apanage exclusif des éditeurs.
Notre niche a passé plusieurs années à combattre une loi entrée en vigueur en 2013 « loi sur les indisponibles du vingtième siècle, aka projet ReLIRE) et qui permettait à l’État de s’emparer, purement et simplement, des oeuvres tombées en indisponibilité suite à fin d’exploitation par l’éditeur. De s’en emparer, et d’en confier l’exploitation à des tiers sans demander l’aval de l’auteur. Sans contrat, sans rémunération définie, sans avertissement. Tout ceci financé sur fonds publics, au profit des grands groupes, qui pouvaient ainsi cesser d’exploiter les versions papier des ouvrages et les ressortir en versions e-book (cette numérisation étant payée par le contribuable, magnifique !).
Ceci s’opéra dans un silence magistral, et dans la plus grande indifférence tant des la presse que la majorité des lecteurs, simplement ravis que ces oeuvres soient à nouveau disponibles, même si on les avait préalablement volées à leur auteur.
Après tout… si elles n’étaient plus disponibles, c’était sans doute que l’auteur (con et méchant) les avaient retirées à son public ?
Sauf que non, évidemment ; et entre nous ne faut-il pas être idiot pour imaginer cela, alors que les auteurs ne gagnent leur vie que sur les livres vendus ?
Ce sont les éditeurs qui décident de ne plus imprimer un livre. Dans les cas différents, c’est que l’auteur aura trouvé un meilleur deal ailleurs, et va donc transporter son livre chez un nouvel exploitant. Ou que l’auteur se repend d’avoir écrit (possiblement lorsqu’il était jeune et assez sot) un livre dont il a, à présent, très honte — et auquel cas c’est son droit de retirer l’opus déshonorant en question — et c’est heureux !
Il fallut au final trainer le gouvernement en procès devant la Cour de Justice de l’Union Européenne pour obtenir gain de cause. Temporairement, du moins.
Dans un autre registre le Japon, après tout, a été condamné devant le tribunal international à ne plus massacrer de cétacés en voie de disparition sous prétexte de conduire des « recherches scientifiques ». Après avoir déclaré que, bien trouvant cela foutrement injuste, ils allaient respecter le verdict, ils l’ont aussitôt contourné et ont repris leur sanglante besogne.
Je ne doute pas que notre gouvernement, de semblable façon, se faufilera à la première occasion dans un trou de ver légal afin de reprendre le massacre de ses auteurs, sous prétexte « d’intérêt général supérieur ».

Un ramassis de nantis pleurnicheurs… (dixit)

Ce que nous sommes légitimement appelés à nous demander, c’est : au vu de cet épouvantable paysage, pourquoi ne partons-nous pas (en courant) nous, auteurs, bien plus tôt ?

La réponse est à la fois complexe et simple :

Nous aimons notre métier.
Et n’est pas, non, une activité comme les autres. Pas plus que ne l’est la vocation d’un médecin. Pourquoi le personnel soignant des EHPAD ne s’enfuit pas, de même ? Pourquoi les policiers ne raccrochent pas même quand les balles sifflent ? Pourquoi certains enseignants tombent dans la dépression et l’alcool mais ne démissionnent pas ? Une vocation n’est pas une case qu’on coche sur un formulaire à choix multiples.
Nous avons, simplement « été programmés comme ça ».
C’est particulièrement vrai pour les artistes, dans la mesure où ce qu’ils injectent dans leur pratique, c’est leur propre pulpe, pantelante. L’art est une sublimation et un exutoire. Il permet à son pratiquant de ne pas sombrer. Il permet aussi à nombre des consommateurs du produit artistique d’opérer une catharsis par procuration… et de ne pas sombrer, idem.

Notre métier est, pour un grand nombre d’entre nous, purement et simplement notre nature.

Mais voilà justement un autre point clivant de ce schéma : le statut de l’artiste, et la définition même de ce qu’est un artiste.
C’est là une position enviée, par ce qu’elle génère de réactions extrêmes : adhésion, adulation, mise en lumière… On pourrait facilement croire, alors, que ces phénomènes qui produisent la culture, ces étranges créatures hypersensibles que l’on hisse sur des podiums, sont valorisés et cocoonés. Mais non.
Au contraire.
Il suffit de lire les commentaires aux articles traitant des difficultés de ce métier pour avoir envie de reculer d’un pas, tant la haine et le mépris sont tangibles.
Pour le quidam, l’artiste est le membre égotiste d’une élite qui se voudrait mise à part (c’est à dire au-dessus) du lot commun. L’artiste a choisi de pratiquer ce travail pour lequel il est sous-payé et maltraité. En échange, l’artiste (ce salopard) a droit à l’adoration des foules, et cela devrait lui suffire.
On dit que « tout travail mérite salaire », mais l’art, dans l’oeil de ceux qui ne le pratiquent pas, et en ignorent les contraintes et exigences, n’est pas un travail. Au mieux un hobby qui rapporte — ce qui est déjà bien méprisable — mais pas plus.
Ainsi le public, bien souvent, enferme-t-il l’artiste dans un château de son invention. Un bâtiment illusoire, fait de carton-pâte, hautement inflammable et inondable, et qui n’a ni électricité ni eau courante.
Faire l’amalgame entre la poignée d’auteurs, plasticiens, acteurs, musiciens qui font fortune et la grande majorité des artistes est (pardon mais…) aussi crétin que de s’imaginer qu’un ouvrier d’usine gagne autant que le directeur.
De même que l’est l’idée que les artistes vivent d’eau fraîche et d’adoration populaire, et devraient s’en contenter.

Demander à ceux qui fabriquent les chimères où nous nous évadons, et tout autant les mises en lumière des travers de leur époque, de travailler pour rien et dans des conditions dégradantes, est un crime majeur. D’autant plus dès lorsque l’on veut, par ailleurs, consommer ces oeuvres. Film, disques, livres, illustrations de toutes sortes… ceci n’est pas un dû que le concepteur doit verser à la société. Cela doit être un échange équitable, comme absolument tous les angles du monde du travail.

J’ai trop marché dans les manifs d’autres niches sociales en péril — bien que n’étant pas directement concernée — et trop rédigé de pamphlets en leur faveur pour ne pas avoir un hoquet devant l’accusation, répétée, que les artistes « ne crient que lorsque leur caste est en péril ».
La liste des artistes qui se sont engagés pour d’autres causes sociales que la leur est assez longue pour que l’on puisse en tapisser l’intégralité des pièces de Versailles !
D’où provient, alors, que nous ne soyons jamais jugés sur nos actes, et sur les réalités de notre métier, mais plutôt sur des clichés et des fantasmes ?

La clé, hélas, est là : notre petit monde, où nous trimons, luttons, ravalons le mépris et les outrages comme les autres, est un territoire de fantasmes.
On nous y envisage comme des pleurnicheurs, des inutiles, des parasites, mais… cela n’empêche pas les mêmes détracteurs de consommer avec gourmandise ou boulimie nos créations. Et  lorsque nous serons morts de cette vaste blague, ils rongeront nos os, tout en se plaignant que nous n’ayons pas produit plus de moelle avant d’expirer (comme les faibles lâches pleurnicheurs que nous sommes).

Quand j’aime les plats du restaurateur du coin, je vais manger à sa table et règle la note. Je veux non seulement profiter de sa bonne cuisine mais aussi que son commerce soit encore là demain. C’est tout bête.
Voilà la politesse que le monde ne nous rend pas.
Et ensuite les lecteurs se plaignent que le livre / film / disque qu’ils attendaient ne sort pas, drapés dans leur consumérisme passif, et leur impression que nous le leur devons.
Ce n’est pas de leur faute : toute la config’ du monde les incite à penser ainsi.
Et je ne jetterai pas la pierre à ceux qui, contemplant les tréfonds de leurs porte-monnaies vides, regardent de loin ce qu’ils crèveraient de lire ou écouter ; car je suis des leurs.
Mais je les incite tous, en revanche, à contempler cette triste et incontournable réalité :

Lecteur, l’auteur que tu cherches et dont tu te plains est sans doute allé travailler comme prof, veilleur de nuit, vendeur en boutique, travailleur à l’usine (ces exemples sont véridiques), car écrire un roman demande souvent une année à plein temps, et que ce qu’il gagne en DA ne le lui permet pas.

Cher lecteur, l’auteur que tu cherches n’est pas une fée, ou un météore quelconque, vivant de la couleur du ciel. Il / elle a probablement des gosses, un loyer à payer, des factures, des chiens, des chats, des frais médicaux. Le temps qu’il /elle donne à produire ces oeuvres que tu attends, il/elle le prend forcement sur autre chose. Un métier plus rentable, par exemple. Il ne peut pas produire s’il n’est pas payé.

Ô, lecteur, est-ce vraiment l’artiste qui est un « pleurnicheur », alors que sans accorder le moindre intérêt pour sa vie et ses problèmes concrets tu tapes du pied dans tes twits, tes blogs, tes commentaires, t’imaginant personnellement blousé quand ce que tu désires ne sort pas ? Qui, ici, se conduit en enfant capricieux ? Et pourquoi, en ce cas, celui vers lequel tu cries devrait-il t’écouter, et avoir le moindre désir de te faire plaisir ?

Donnant / donnant.
C’est la règle.
Il n’existe aucune raison valable pour que les artistes en soient écartés.
Tout travail, oui, mérite salaire. Et l’art est un travail, pour lequel nous nous sommes formés et nous formons sans cesse, souvent pénible physiquement, toujours éreintant, extrêmement déstabilisant pour la psyché et la vie privée, et absolument toujours sans garantie, ni sécurité de l’emploi.

Nous sommes payés au résultat.
Voilà un paramètre trop souvent oublié.
Les VRP ont un fixe en sus de leurs commissions, ô lecteur. Pas nous.

Tout le monde à droit à l’assurance chômage. Pas nous.

Tout le monde cotise pour la retraite. Notre régime à nous est une vaste blague, où nous versons des cotisations copieuses pour un résultat final misérable, ou néant.

Notre statut assurance santé est une blague tout autant (et une qui fut écrire par un fou, humiliante au possible).

Qui loue une maison à un auteur ? Personne.
Quelle banque lui prête pour acheter ne serait-ce qu’un T1, au vu de l’irrégularité de ses revenus ? Ah ah.

Jadis (quand j’ai commencé ma carrière) les auteurs avaient droit à un abattement de 30% pour frais professionnels. Plus maintenant. Personnellement, les frais de matériel (informatique, papeterie, ouvrages de référence, poste, frais professionnels divers) emportent au moins un tiers de ce que je gagne. Les bonnes années.
Ce n’est pas demain que je ferai partie des nantis, merci, et il en va de même pour tous les auteurs (des centaines) que je connais, y compris des personnalités de la scène anglophone, pourtant très connues.

Donc :

À tous niveaux, l’intégralité du système, et la glorieuse vox populi nous envoient inlassablement le même message :

Nous n’avons droit à rien.

Ce que nous avons, par contre, selon notre cher public et nos maquignons, ce sont des devoirs.
Devoir de produire, de rendre sa copie à temps, de répondre à toutes les attentes (contradictoires) des éditeurs / des distributeurs / du public, de nous faire copier, plagier, fan-fictionner, et de sourire dans les cas, et dire merci.
Le devoir de sortir au minimum un nouveau livre ou un nouvel album chaque année, pour ne pas tomber aux oubliettes.
Le devoir de « comprendre l’éditeur » qui ne nous paye pas, car les temps sont durs, ou qu’il n’a pas que ça à faire ; mais le devoir aussi de lui livrer le volume promis suivant, même ainsi.

Et donc en conclusion… ne faut-il pas être fou pour choisir ce job ?

Oui. C’est mon avis sans nuance. Freud lui-même dit sensiblement la même chose.

C’est une folie légère, dont les effets profitent, normalement, à tous.

Je dirais bien qu’à la limite nous aurions été mieux inspirés de le devenir plus complètement, et de finir à l’asile mais… je crois que nous y sommes déjà. On y traite seulement les pensionnaires bien moins bien que dans les établissements de santé (ce qui n’est pas peu dire ?).

Mais qui est le plus fou, dites-moi ?
L’artiste qui se livre à cette pratique parce que concrètement c’est ce qu’il fait le mieux, ou que c’est la seule chose qu’il puisse faire (au lieu de survivre de RSA) ? Ou les énarques soit-disant capables, raisonnables et assez compétents pour qu’on leur confie un pays et qui s’apprêtent à réclamer à une classe professionnelle payée au résultat et à l’année des ponction de revenus ‘à la source’ trimestrielles ?

L’indigence de nos gouvernements successifs n’est plus à démontrer, mais les précédents, au moins, s’étaient fait dresser une liste des professions existant en France et de leurs particularités ? Nous devons encore, chaque année, expliquer à la CAF et à la CPAM que nous existons, et quel est notre étrange régime, mais au moins on ne nous demande pas de faire de la magie.
Ce sera bientôt chose faite. Payer chaque trimestre des prélèvements sur des revenus qui ne tomberont qu’une fois l’an (s’ils tombent !) et dont nous ignorons évidemment à combien ils se monteront ? Il va tous falloir développer des pouvoirs mutants.
Dans un silence tonitruant, nos premiers de la classe, et au premier chef l’ancienne éditrice qui nous sert de ministre de la culture (et qui elle, donc, devrait savoir quel est le régime des auteurs, non ? … à moins que… ) nient purement et simplement, de facto, l’existence de cette partie du peuple français.
Le minoritaire serait donc devenu légitimement quantité négligeable, dans ce pays ?

Cela n’empêchera pas les mêmes, toutefois, de se vanter de « la richesse culturelle de la France ».
Encore une « richesse » bradée, massacrée et qui n’existe plus que comme cocarde poussiéreuse à agiter devant les chefs d’états étrangers. Comme les trois mots gravés aux frontons de nos institutions, en somme. Comme l’intégralité d’un corps social démembré.

Combien d’entre nous, alors, faute de pouvoir remplir des obligations légales ubuesques, cesseront purement et simplement de pratiquer un métier / une activité qui n’est déjà que trop le territoire de l’humiliation et de l’abus ?

Nous serons nombreux, je pense. A l’impossible nul n’est tenu.

Dans l’intervalle, la pétition demandant que le statut des artistes soit pris en compte avec sérieux n’aligne à ce jour que 31 800 signatures.
Je ne jette pas la pierre, une fois de plus : elle est assez mal diffusée pour que je n’aie appris son existence, moi-même, que très récemment.
Je vous invite à faire comme moi, et à la signer : c’est par là. Mieux vaut être en retard que totalement passif, n’est-ce pas ?

Pendant ce temps, j’ai sorti un nouveau livre ce mois-ci.
J’en ai quatre de plus sur l’établi.
Et je me demande, une fois de plus, ce qui m’a pris / me prend de continuer à commettre cette folie.
Mais la réponse est shakespearienne : « ma pauvreté consent, non ma volonté ».
Jusqu’à ce que, évidemment, cet axiome ne fonctionne plus du tout.
Auquel cas, malgré la sincère affection et appréciation que j’ai pour nombre d’entre eux, mes lecteurs iront râler et pleurnicher que « je ne livre pas la suite » dans le grand silence intersidéral. Je serais allée cherche ailleurs, pour ma part, de quoi payer mes factures.

Parce que oui, messieurs dames, nous sommes comme vous.

 

 

 

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Cette entrée a été publiée le juillet 18, 2018 par dans Droit des Auteurs, Publish or Perish, et est taguée , , .

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