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House of Winter

‘Littérairement correct’ : Voyage dans la nouvelle dictature des normes

Pour suivre mon examen plus personnel de remarques qui me furent faites sur mes contes (La Tisseuse), il est temps de déplier un puzzle qui a beaucoup mobilisé ma manie de la réflexion ‘à la Rodin’ (assise sur un caillou, tête appuyée sur mon poing) depuis un temps.

À savoir la montée en force de la discrimination (censément) ‘positive’ et des panels représentatifs politiquement corrects en art. Et… vice-versa.

I / ‘‘L’insoutenable absence de’’
Ou la discrimination (censément) ‘positive’

Ainsi que, donc, une lectrice s’en émut me concernant, ‘parfois il n’y a pas de personnages LGBT’ dans un bouquin, pas plus que de personnages non-caucasiens.
C’est vrai.
Et parfois aussi (de plus en plus), on essaie de nous vendre qu’à l’époque de Robin des Bois — où le bon peuple briton ferraillait contre le ‘Sarrasin’ en Terre Sainte et égorgeait ses juifs — des hommes et femmes de toutes couleurs faisaient leurs courses gaiement dans les rues de Nottingham.
Ou que la reine Guenièvre (dont le nom signifie ‘blanc fantôme’ parce que ses parents étaient pleins d’humour, ou très complexés) était joliment colorée et… prolétaire (cf. la série Merlin).
D’ailleurs, le roi Arthur, très en avance sur son temps, avait des chevaliers Black (non, je ne parle pas de Kaamelott).
De même, Stephen King s’était trompé : son pistolero Roland, descendant d’un long lignage de chevaliers de-père-en-fils, n’était pas caucasien. Du moins si l’on en croit l’adaptation cinématographique de La Tour Sombre.

Nous sommes entrés, en matière de création des personnages, dans l’ère des ‘panels’.
Dans un paradigme qui voudrait que chaque histoire, y compris d’Imaginaire, comporte un pourcentage représentatif de toutes les catégories humaines, en termes de couleurs de peau, orientations sexuelles, voire handicaps.
Autant je peux comprendre l’utilité flagrante d’araser ces différences dans le cadre de l’accès équitable à l’emploi, aux soins ou au logement, autant la contamination de ces mesures sur l’art m’interroge. Dès lors qu’il s’agit de cinéma, les critères de ‘discrimination positive’ du monde le l’emploi me semblent très inopportuns ; et davantage encore lorsqu’il s’agit de transformer radicalement la vision initiale de l’auteur sans raison. On frise allègrement l’ubuesque.
D’autant plus que cette norme devient de plus en plus clivante au fur et à mesure qu’elle penche vers une certaine tyrannie.

Je vois ainsi, de plus en plus souvent, des lecteurs interpeller les auteurs quant à leurs choix.

Je souris toujours lorsque cela va en sens inverse, c’est-à-dire lorsqu’un lecteur demandant à un auteur pourquoi il y a autant (trop ?) d’homosexuels dans ses écrits, se fait à juste titre blackbouler.
[parfois par un très simple / très sobre / straight to the point : « parce qu’ils y en a » / « parce qu’ils existent » qui remplit très bien son office, amha ]
Lorsque des lecteurs, en revanche, demandent à tel ou tel auteur d’expliquer (de justifier, donc) l’absence de personnages LGBT dans ses histoires, je ne souris plus.
Du tout.
Il me semble voir se profiler ici, en termes de création de personnage, le règne de cahiers des charges artificiels et, par extension, totalement superficiels.

Pourquoi s’en émouvoir ? L’apparence des personnages n’est-elle pas interchangeable ?
Non. Pas si cela trahit, à mon sens, la logique qui devrait accompagner toute création de personnage.
Et pour ce qui est de l’environnement qui forme le socle de toute histoire, la donne est amplement pire.
En donnant au (jeune, souvent) téléspectateur l’illusion que l’Angleterre médiévale était cosmopolite, et donc tolérante, est un révisionnisme gravissime.
La donne est exactement similaire concernant l’homosexualité affichée dans des produits relevant de la fiction historique.
Idem concernant la place des femmes, et la négation implicite de la position qui fut la leur durant des siècles et millénaires.

En diffusant par simple clientélisme l’impression fausse que notre passé était un tissu chamarré et tolérant, on truque la vision de l’Histoire. Ce qui revient à nier les abus commis, et à oublier d’en tirer de vitales leçons.
La responsabilité des auteurs et scénaristes, à cet égard, est cruciale.
Nous ne devrions jamais oublier cet aspect, ni le considérer comme accessoire comparé à l’aspect mercantile de nos professions.
Sous l’angle éducationnel de l’art, cette dilution dans les ‘vérités alternatives’ et le floutage entre les éléments factuels / réels et la fiction m’alarme considérablement.
D’autant que toutes ces situations perdurent : sexisme, homophobie, racisme.
Donner l’illusion que ce n’est pas le cas passe aussi par le fait de nier que ces discriminations ont, longtemps, été la norme.

Une fois le côté ‘utilité publique’ observé, penchons-nous sur le concept de ‘l’utilité personnelles’.

Une œuvre est la création d’un ou plusieurs individus.

Elle procède de lui / elle / eux directement, et ne constitue pas un ‘travail de commande’ issu d’un ou plusieurs mécènes.

Or l’auteur (bis) parle mieux de ce qu’il connaît
C’est un fait. Devons-nous en débattre, ou vraiment l’expliciter ?
Si nos travaux, notamment en littérature de l’Imaginaire, réclament une large part d’invention, tout ce qui relève de l’expérience humaine est issu de nous. De ce que nous avons expérimenté, de ce dont nous avons été témoin, de nos réflexions sur des sujets nous touchant de près ou pas.
Il n’est donc pas surprenant que des auteurs hétérosexuels soient davantage poussés à inclure une romance hétérosexuelle (si l’histoire en comporte une), qu’à se projeter dans un scénario qui ne relève ni de leur orientation, ni de leurs fantasmes.
Les auteurs susceptibles de nous immerger véritablement dans une histoire d’amour ne sont pas légion. Pour que l’emportement soit total il faut que l’auteur s’y immerge préalablement lui-même. C’est la meilleure technique que je connaisse pour atteindre à la véracité.
Est-ce à dire qu’un auteur hétérosexuel ne peut pas s’investir dans une histoire homosexuelle, et vice-versa ?
Si : il le peut. Nos azimuts prennent de l’ampleur avec le temps, et la pratique de l’écriture. Nous dépassons certaines barrières. Et lorsqu’il est cohérent qu’un de nos personnages soit orienté d’une façon différente de la nôtre, c’est d’autant plus aisé.
Mais la question demeure : est-ce un devoir de le faire ?
Ma réponse est catégoriquement : foutre non.

Et là je pense à tous ces auteurs homosexuels qui ont vécu et écrit lors de siècles où leur orientation pouvait leur valoir la prison ou le gibet. À ces hommes et femmes qui, pour continuer à pratiquer leur art, ont dû travestir leurs personnages, et dépeindre des relations hétérosexuelles alors qu’ils devaient certainement crever de raconter des histoires qui leur auraient davantage ressemblé.
Ils ont vécu sous cet étouffoir de la censure hétéro ; et ne nous leurrons pas, beaucoup luttent encore pour s’en extraire, dans nombre de pays.
Mais en ces temps et lieux où nous vivons (pays évolués, XXIe siècle), pour l’instant, ils n’y sont plus obligés.
Cela vaut certainement, oui, de sabrer le champagne : en Jéroboams !
Mais il ne faut pas non plus que cette vague aille à la reverse : que ce qui ne devrait être qu’une liberté naturelle se commue en diktat. Qu’on ne prétende pas plus, en somme, obliger des hétéros à écrire des histoires homos que des homos à continuer d’écrire des histoires hétéros.

Il en va exactement de même pour la couleur de peau : nul ne devrait avoir à inclure, si la logique de son histoire ne le dicte pas, telle ou telle ethnie dans sa trame.

En tant que lectrice ou spectatrice, je n’ai pas besoin qu’un personnage soit semblable à ce que je suis pour m’investir dans son histoire. Et une ère où les lecteurs seraient ainsi bloqués par ce genre de contingences me semblerait infiniment inquiétante.
Avec le temps et l’évolution, nos esprits devraient élargir leurs perspectives, et non les rétrécir.
Nous devrions nous élever et nous distendre au lieu de nous recroqueviller sur les pans les plus basiques de nos identités. En particulier ceux qui nous sont natifs, et ne dépendent pas de nos choix.
Il apparaît qu’il n’en est rien.

La cause en en, sans doute, l’exceptionnel narcissisme de notre ère.

Hier encore, le lecteur cherchait à être emporté par une excellente histoire. À se faire arracher aux ternes limites du quotidien. Chaque lecture était un voyage, une éclaircie, une découverte.
À présent, un nombre grandissant de lecteurs ne cherchent dans la fiction que ce qui fait le charme des horoscopes dans les magazines : qu’on lui parle de lui.
Est-ce un tel problème ?
La littérature nous toucherait-elle, si elle ne nous parlait pas de nous ? Ne nous arrache-t-elle pas à nous-mêmes pour mieux, in fine, nous y ramener ?
Cela ne serait effectivement pas un problème, ni nous ne nous réduisons pas toujours davantage à des images compressées de nos identités. Si cette recherche n’était pas une telle rétractation, au lieu d’être une ouverture.
Le livre que nous lisons a été par définition écrit par quelqu’un d’autre.
Si chacun y recherche son propre reflet, cela revient à nier l’auteur. À faire de lui non un compagnon de route, mais un sextoy.
Et ce terme n’a pas été choisi pour rien : la place de l’orientation sexuelle des personnages dans les attentes des lecteurs devient si importante que l’on peut légitimement se demander ce que cela recouvre, au fond.
Nous vivons dans l’époque des ‘no life’ ; des relations de plus en plus dématérialisées ; d’échec relationnels qui se constatent à l’échelle de pays / civilisations dans leur intégralité (allez jeter un œil sur ce qui advient depuis quelques décennies en Asie). Tout devient virtuel.

Mais l’art n’a pas vocation, hormis en certaines de ses niches ultra-spécialisées, de remplacer une vie intime inexistante. L’art fait partie des splendides ‘superflus’ de l’existence ; il n’a pas pour objet de s’inscrire dans le pack de survie de base.
Il n’est donc pas, non, un accessoire dédié à l’exercice d’onanisme désiré par certains lecteurs.

On en revient à cette visualisation de ‘livres personnalisés’ semblables à un catalogue de vêtements que j’ai modélisée dans un autre blog : taille, couleur, morpho…
L’ère du ’bouquin sur mesure’, désiré et appelé de façon péremptoire par un nombre de plus en plus important de lecteurs.

Il existe une littérature ainsi taillée sur mesure à destination de certaines communautés (elle est, on le notera, essentiellement érotique).
Ceci n’est pas, loin de là, un problème en soi. Du moment, évidemment, que ces particularismes ne s’érigent pas en règle.
Et plus encore que l’on n’exige pas de l’auteur qu’il se soumette à ces demandes comme si elles étaient normales / légitimes / la norme.

La ‘norme’ est : l’auteur écrit ce qu’il/elle veut. Le lecteur s’y retrouve ou pas.
La liberté du lecteur qui ne résonne pas avec l’œuvre d’un auteur est donc de ne pas le lire. Pas d’altérer la création personnelle de cet ‘autrui’. Et encore moins en le lapidant sous prétexte de crimes ou défauts supposés.

D’autant que…….
Temps de passer à l’autre angle amusant de ce pinacle d’absurdité :

 

II / ‘‘L’inacceptable présence de’’
Ou l’inclusion (censément) négative

D’autant que, donc… les réclamations des lecteurs outrés sont très loin d’être homogènes.
Par évidence ?
Bien sûr.

– Les auteurs se verront donc reprocher de n’avoir pas inclus de personnages racisés, LGBT, handicapés, etc. & whatever.
Auquel cas ils seront taxés d’être (salement) normés, cisgenres, représentatifs de la classe (dominante) des ‘blancs, hétéros’ – avec facteur aggravant s’il s’agit d’auteurs masculins.
– OU ils se verront reprocher d’avoir inclus des personnages qui ne correspondent pas à ce qu’ils sont. D’avoir mis en avant des homos si l’auteur est hétéro ; des personnages de couleur si l’auteur est caucasien ; des handicapés si l’auteur est valide.
Etc. ad nauseam

Ce qui est mis en accusation ici, c’est donc la ‘légitimité’ à parler d’une situation que l’on ne vit pas personnellement, et ceci qu’elle soit clivante ou pas.
Je vous recommande fortement & amicalement, à ce propos, la lecture du billet de Marie-Aude Murail (dans Libération), titré : ‘De quoi l’Enfer est pavé’.

Elle y relate notamment ceci :

Lors d’une intervention dans un IUT métiers du livre à Bordeaux, une jeune étudiante m’a dit qu’elle ne comprenait pas pourquoi les adolescents n’écrivaient pas eux-mêmes les romans pour adolescents puisqu’étant les mieux placés pour parler de l’adolescence. Elle me reprochait de leur confisquer la parole et d’en tirer profit. Je suis également illégitime si je prends un héros noir comme dans Sauveur & fils puisque je ne suis pas noire, ou en créant Ella-Elliot, un jeune personnage trans puisque je ne suis pas trans. Au mieux, je vais être jugée caricaturale et stéréotypée, au pire, je vais verser dans l’appropriation culturelle.

Cette anecdote pourra paraître exagérée.
Elle ne l’est pourtant pas.
De là où nous nous trouvons (nous, auteurs), il est impossible de ne pas constater la multiplication de ces remarques concernant la ‘stigmatisation’ et la légitimité de dire.

Pour (autre) exemple, la lettre ouverte de Mathias Rouage sur Twitter

Et le commentaire / la nuance qu’y apporta Cécile Duquenne

Ce second éclairage montre aussi à quel point la limite est fine entre appropriation et… expropriation.
Nous entrons là dans un territoire connexe, où se traduit l’immense difficulté qu’il y a, pour un auteur, à négocier avec le concept même de ‘sensibilité’.
La sienne en premier lieu (comment gérer les affects et pathos qui le percutent, qu’il les expérimente directement ou indirectement) et, en projection, celle de ses lecteurs.
Le souci étant que l’auteur aura ici à jongler avec :
– la sensibilité / déception de ceux qui veulent que leur catégorie soit représentée (en tant que partie constitutive du tissu social)
– La sensibilité / irritation de ceux qui ne veulent pas que leur catégorie soit représentée dans leurs œuvres par des auteurs qui ne relèvent pas de la dite ‘catégorie’.

Nous sommes, dans ce dernier cas, typiquement en présence du même problème qui sévit depuis un petit temps dans les milieux militants.
À savoir le débat sur la présence, dans les associations et manifs, de personnes ‘solidaires’, mais non impactées personnellement par les problématiques qui font l’objet de ces mouvements.
= Hétéros dans les mouvements LGBT ; caucasiens (ou autres) dans les mouvements racisés ; hommes dans les mouvements féministes, etc.
Jadis, les catégories discriminées se réjouissaient, justement, que des personnes non impactées se joignent à la condamnation des discriminations. Évidemment, oserais-je dire : la fin d’un ostracisme passe par l’acceptation de l’ensemble de la société. Par l’inclusion et l’intégration.

À présent – dans notre ère narcissique – toute solidarité est regardée avec suspicion, et vue comme une tentative d’appropriation ou exploitation.
C’est là un paradigme qui rend toute unité sociale et union contestataire impossible. (Ne me demandez pas à qui profite ce crime ; derrière chaque troupeau de moutons, il y a un berger – et droit devant… un boucher).

Ce qui advient dans notre microcosme n’est que le ‘reflet de niche’ d’un schéma plus vaste, déplié au niveau sociétal : le repli sur les particularismes et l’exaltation de ceux-ci ; et la division comme règle.

 

III/ De l’impossibilité d’une ‘bonne réponse’, et de la glissade vers le gouffre

 

Face aux demandes contradictoires des lecteurs l’auteur, nécessairement tiraillé (s’il a du moins la saine habitude de se remettre en question) n’a aucune ‘bonne option’ en vue.
Quoi qu’il fasse, il décevra ou irritera. Que ce soit le camp A ou le camp B n’a pas, au final, grande importance : il est perdant quel que soit le cas de figure.
Chercher à déterminer quelle faction il souhaite le moins irriter ou perdre est une trappe sans fond. Là aussi, toute réponse énoncée sera nécessairement mauvaise.

Dans ce cadre, l’intervention (paniquée, comme souvent) de son éditeur ne l’aidera en rien.
La vocation de l’éditeur moyen est de vendre les produits culturels sur lesquels il a parié. Rien de criminel à ça – du moins s’il se contente d’allier flair et statistiques et de sélectionner les œuvres qui lui semblent le plus à même d’atteindre cet objectif.
Mais dès lors qu’il se toque de conseiller (dicter) à ses poulains d’aller dans tel ou tel sens pour ne pas irriter ou pour cajoler telle ou telle faction communautariste (voire… toutes, dans un jeu surréaliste de ‘la chèvre et le chou’), rien ne va plus.
Nous entrons dans la zone périlleuse où la délicatesse mise en œuvre pour ne pas heurter / blessser inutilement devient, sous prétexte de ‘littérairement correct’, une censure opportuniste.
Ce qui revient à progresser d’un pas de plus vers le mercantilisme.
Vers la vente à la découpe de ce qui forme la nature per se de l’art.

L’art choque.
L’art blesse.
L’art éveille.
L’art remet en question.
L’art est violent.
L’art est là pour ça.
L’art nous remue, secoue, déstabilise, nous fait nous interroger sur.
L’art est une ouverture vers l’autre, pas un recroquevillement sur soi.
L’art est donc un tâtonnement dans le noir, et l’acceptation liminaire qu’il puisse y avoir, au bout du tunnel, ne serait-ce qu’un microgramme de lumière.

Cela ne nous dispense pas d’une nécessaire délicatesse, oui, dans la plupart des cas.

Mais pas toujours.

 

Chers lecteurs,
Il faudrait, d’entrée de jeu, opérer une énorme distinction entre une fiction (nouvelle, roman, scénario) et un blog ou un tweet.
D’imaginer que, de même qu’un acteur n’est pas le personnage qu’il incarne, les personnages d’une fiction représentent l’auteur (y compris les psychopathes – dans mon cas, en fait… surtout les psychopathes 😉 )
Dans une fiction, un auteur ne rédige pas un pamphlet ou une songerie, pas plus qu’il ne relate véritablement sa vie. Il expose une vision.
Cette vision peut comporter des salopards, des crapules, des saints, des héros, et plus que tout l’ensemble des dégradés de gris qui s’étendent entre ces pôles. L’image qu’il restitue n’a pas obligation de se conformer à des ‘quotas’, ou à éviter les zones où sa seule imagination / projection de l’autre s’exprime.
Ou nous n’aurions pas de Polars (où l’auteur campe à la fois le policier et le criminel).
Ou nous n’aurions pas de SF, de Fantasy, et toutes ces littératures qui imaginent intégralement d’autres univers.
Nous n’aurions plus, en somme, que la triste relatation de situations restreintes à l’expérience directe de l’auteur agrémentées de quotas représentatifs prudents de tout-le-reste.
La littérature du parfait ennui a trouvé sa formule.

 

Chers confrères auteurs,
Là où il n’y a pas de ‘bonne’ réponse ne demeure que votre propre réponse.
Celle qui consiste à écrire, comme hier, ce qui vous semble juste. Sans écouter ne serait-ce qu’une seconde les injonctions abusives qui viennent tant des lecteurs que des éditeurs.
Une œuvre ne s’inscrit pas dans la brève capsule temporelle d’un moment, d’une époque, d’une ‘tendance’. Sa vocation est d’être à la fois actuelle et intemporelle.

Cette décision est salutaire pour nous tous (afin, tout simplement, de ne pas devenir fous ; ou abandonner en cédant la lice aux ‘ados qui écrivent pour les ados’, ‘les racisés pour les racisés’, les ‘hétéros pour les hétéros et les homos pour les homos’, ‘les femmes pour les femmes et les hommes pour les hommes’.
Et c’est tout autant salutaire pour le monde.

Notre travail est d’aller vers l’universel, pas de diviser un tissu social qui ne l’est déjà que trop.
S’il devait demeurer un bastion, un seul, épargné par ces cases-dans-des-cases-dans-des-cases qui se multiplient dans nos sociétés en survoltage, j’espère qu’il s’agira de la culture.

Accepter cette dictature des normes, et tout autant celle des ‘non-stigmatisations’, pour un bénéfice financier ou éviter les lapidations serait, à mon sens, l’acte de soumission le plus irresponsable que nous pourrions commettre.

Parfois, le pire mépris et mauvais traitement que nous pouvons infliger à nos lecteurs est de céder à leurs réclamations.
Elles n’ont, au final, rien à voir avec nos livres, ou la culture en général. Ce n’est que le déport d’un larsen sociétal qui ne devrait, à aucun prix influer sur la fonction des artistes : être les témoins de leur temps.

 

7 commentaires sur “‘Littérairement correct’ : Voyage dans la nouvelle dictature des normes

  1. Stéphane ARNIER
    novembre 29, 2019

    Merci.

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  2. Julien Hirt
    novembre 29, 2019

    Tout cela est très bien écrit, bien argumenté et comment ne pas être d’accord avec l’idée que la littérature n’est pas là pour représenter des quotas, que la mission des auteurs n’est pas de satisfaire des listes de souhaits de certains segments de leurs lecteurs et que l’art s’épanouit dans la liberté ?

    Cela étant dit, la première partie est, il me semble, la réflexion de quelqu’un qui a l’habitude de voir dans la fiction des personnages qui lui ressemblent. Il est confortable de défendre le droit des auteurs à choisir de raconter des récits sans se préoccuper des questions de représentations quand on n’a jamais désespérément cherché dans les rayons des librairies un personnage dont la trajectoire ressemble à la notre. En tant que membre d’une minorité linguistique dans mon pays, j’y suis sensible.

    Pour moi, on ne peut pas se comporter comme si l’art n’avait pas de rôle sociologique. L’auteur écrit ce qu’il veut, il n’a pas de comptes à rendre. Mais selon moi, son oeuvre y gagnera s’il prend du recul et réalise qu’elle ne s’inscrit pas seulement dans sa trajectoire personnelle et dans l’histoire de la littérature, mais aussi dans une aventure humaine encore bien plus vaste. Cela peut également lui éviter de se retrouver à perpétuer malgré lui des stéréotypes clivants qui ne sont dans l’intérêt ni de son oeuvre, ni de celle de la société.

    Si les auteurs faisaient preuve de davantage de curiosité et que les lecteurs faisaient preuve de davantage de bienveillance, on aurait selon moi réglé la question.

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    • Léa Silhol
      novembre 29, 2019

      Merci pour ce retour, Julien.

      Toutefois, je tique sur ceci : « Cela étant dit, la première partie est, il me semble, la réflexion de quelqu’un qui a l’habitude de voir dans la fiction des personnages qui lui ressemblent. »

      J’ai envie de répondre de deux façons :
      I/ C’est sauter un peu vite aux conclusions (nous ne nous connaissons pas / peu) de présumer « que je trouve dans la fiction des personnages qui me ressemblent ».
      2/ Si c’est le cas, alors la littérature est déjà plus ‘inclusive’ que l’on ne peut se l’imaginer hourrah) ! 😉

      Je suis issue d’une minorité discriminée, je suis née à l’étranger, ma famille est multi-religieuse, et mes meilleurs amis sont gays. Cela ne me résume pas, ni ne me téléguide. Ces problématiques (et notamment la discriminations) sont souvent présentes dans mon travail, parce qu’elles le sont aussi dans ma vie d’activiste.

      Je ne crois pas avoir croisé souvent de personnages avec lesquels je puisse me trouver vraiment en écho à titre personnel. De façon importante (sans même parler d’intégralité) en tous cas. Mais, comme je le disais, ce n’est pas ce que je recherche : je ne lis pas pour me trouver ‘moi’, mais pour découvrir ‘l’autre’.
      C’est peut-être parce que mes horizons ont toujours été ‘larges’ que je ne ressens pas de constriction en rapport avec mon vécu. Que je ne me sens pas limitée dans les thèmes que j’aborde, et qui sont axés principalement sur la res publica, l’enclavement sociétal, les pressions normatives (tiens tiens 😉 ), la défense des exceptions / des ‘déviants’ / des ‘hors normes’.

      J’admets totalement qu’un auteur qui n’a pas bénéficié d’un cadre aussi ouvert puisse avoir besoin d’élargir ses perspectives. Ce ‘cadre’ ne fut pas ouvert non plus pour moi d’entrée de jeu, étant née dans une famille très archaïsante. Ce territoire, j’ai dû aller le conquérir, préalablement, dans ma *vie*.
      Mais… si cette impulsion d’élargir ses perspectives ne vient pas de l’auteur, d’un véritable désir de le faire, on reste dans l’artificiel.
      La différence que je pose, alors, est simplement entre le « (tu) devrais » et le « (tu) *dois* ».
      Le devrions-nous tous ? Oui ! (parce que la vie est infiniment plus passionnante ainsi). Le *devons*-nous ? Non.
      Pas collégialement, mais chacun à son heure, et à sa façon, s’il le veut et le peut.

      Ce que je récuse, donc, c’est le mode impératif.

      Je préfère, en somme, un auteur qui écrit admirablement sur une niche réduite qu’il connaît bien (et qui le ‘travaille’ / chiffonne / interpelle), qu’un auteur qui s’oblige à écrire, en funambule, sur des sujets qu’on lui assène qu’il doit traiter.
      Là où on se force, on bronche. Si on ne se sent pas prêt à passer cet obstacle, s’y forcer (ou pire : y être forcé) est la garantie d’un résultat boiteux.

      D’autant que… on ne peut pas parler de « surproduction » et en même temps s’inquiéter que le lecteur ne trouve _rien_ qui lui ressemble 😉
      Nous sommes nombreux. Nous pouvons aussi nous partager cette tâche = l’auteur qui ressemblera au lecteur X n’a pas forcément à être… nous 😉
      Et *d’autant plus* si cette ressemblance est une imposture. Un montage opéré de artificiellement ‘parce qu’on le doit’.

      PS : Indeed : Le rôle de l’art est *essentiellement* sociologique.
      On ne me verra jamais dire le contraire 😉 (c’est dans le blog, d’ailleurs, ce me semble)

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  4. Ebene
    novembre 29, 2019

    Si je peux me permettre une petite note, les romans arthuriens en prose du Moyen Âge incluent effectivement des chevaliers sarrasins dans les rangs des preux du royaume de Logres : il s’agit de Palamède et de sa famille. Palamède est d’autant plus intéressant que c’est un personnage très positif, vaillant et courtois, dont la seule malchance aura été qu’il soit tombé amoureux d’Yseult (qui, elle, aime Tristan… le rival par excellence de Palamède) ; son unique « défaut » sera de demeurer fidèle à l’Islam jusqu’à la fin de sa vie, puisqu’il ne se convertira qu’à quelques instants de sa mort. Ses proches (ses frères Séguradés et Saphar, ainsi que son père Esclabor) sont également des chevaliers de renom. Inclure des chevaliers black à la Table Ronde est donc fidèle à la tradition arthurienne tardo-médiévale. 😉

    J'aime

    • Léa Silhol
      novembre 30, 2019

      Merci pour le correctif 🙂 (à nuancer)
      Effectivement il y a un Sarrasin dans la Légende Arthurienne. Il me semble toutefois qu’il n’est pas Noir : étant fils du Sultan de Babylone, Palamède est Sémite — mais ce n’est là qu’un détail ; de même que le fait que dans nombre de version, si ma mémoire est bonne, il se soit converti au Christianisme juste avant la Quête du Graal (ce qui est plus logique, admettons).
      J’ai toujours eu l’impression que l’inclusion de Palamède (et sa famille par extension) était un canal pour introduire le ‘jeu des rois’ (les échecs, donc) dans le scénario. Et que sa place dans le tissu de la Table Ronde était pour le reste très sous-exploité.
      Toutefois, ce n’est pas la seule inclusion ‘orientale’ dans la geste arthurienne (cela va jusqu’à l’Inde, si je me souviens bien) ; et c’est vers l’Orient qu’est emporté le Graal à la fin.

      Dans les cas où les fictions restituent ces épisodes plus cosmopolites, cela me semble très normal et positif. Nous nous trouvons normalement, après tout, dans une ligne temporelle qui précède les Croisades. Si la fiction s’empare de ce cameo pour aborder le thème de la difficulté de l’exil et du transbord dans une civilisation qui n’est pas la nôtre… mieux encore !

      Là où cela me gêne, c’est lorsque cette inclusion est totalement artificielle / n’a aucun sens au niveau scénaristique, et donne la fausse impression que « ce qui était l’exception était en fait la norme ».
      Le niveau d’éducation allant à la baisse en cette ère de récession, je reste convaincue que les auteurs ne peuvent pas se passer d’un montant supérieur de réflexion quant aux reflets qu’ils donnent tant du présent que du passé, y compris dans des adaptation du *légendaire*, le floutage entre réalité et fiction allant galopant.
      Cela me choque davantage dans le cadre de la dernière version de Robin des Bois, dans la mesure où on sort ici du légendaire (arthurien) pour prendre pied dans le roman *historique*. Or, on sait quel était le niveau de racisme et d’intolérance religieuse en Angleterre à l’époque de Richard Coeur de Lion. À cet égard, une version précédente campant un Robin rentrant des Croisades avec un compagnon d’arme & proche ami sarrasin était beaucoup plus ‘juste’.

      Bref : la responsabilité de l’auteur, dans la période trouble où nous vivons, me semble devoir être embrassée avec davantage de rigueur et de sérieux que dans des époques plus… fastes. 😉
      Si l’on inclut Palamède dans un récit, par exemple, pouvons-nous faire l’impasse sur la singularité qu’il représente, et aux difficultés auxquelles il aurait dû, en réalité, faire face ? Je ne crois pas.
      Il ne peut pas se contenter ici d’être utilisé comme élément de (démagogique) décorum. Et, oserais-je dire : *tant mieux* !

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Ah... et pourtant... si (à présent) Et c'est la faute des #galgos !

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Claude Mamier, dit Claudio le Vagabond

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